Home arrow La gazette du festival de Colmar arrow Sviatoslav Richter, entre mythe et réalité

Sviatoslav Richter, entre mythe et réalité

richter_proust_.jpg

La vie et la carrière de Sviatoslav Richter ont nourri énormément de légendes, surtout en Occident... Le musicien confie d’ailleurs à Bruno Monsaingeon : « On a raconté et on a écrit tant de choses fausses et invraisemblables sur moi que je me demande vraiment qui a bien pu les inventer et dans quel but ! » Certains critiques français ont affirmé, par exemple, que Richter était redevable de ses débuts fracassants à Moscou en 1940… à la visite de Ribbentrop et à la signature du fameux pacte germano-soviétique : les Allemands auraient insisté pour que Richter puisse donner des concerts à Moscou ! Certes, Richter était d’origine allemande et son père était organiste de l’église luthérienne d’Odessa, mais son premier récital moscovite (en décembre 1940) ne doit absolument rien aux accords entre Hitler et Staline ! C’est grâce à son professeur, le légendaire pianiste et pédagogue Heinrich Neuhaus, que le jeune Richter a la possibilité de se produire (en deuxième partie !) du concert organisé pour son maitre et créer par la même occasion la Sixième sonate de Sergueï Prokofiev.

Une autre légende, tout aussi tenace, reste attachée à la participation de Sviatoslav Richter aux funérailles de Staline. Selon certains commentateurs « avisés », Richter aurait spécialement choisi (sic !) d’interpréter une longue Fugue de Bach (re-sic !) « afin de protester contre le dictateur » et le public présent lors de sa prestation se serait mis à siffler ! Comment Richter aurait-il pu « choisir » quoi que ce soit, alors qu’une commission spéciale du Ministère de la Culture - sous l’étroit contrôle du K.G.B. ! - avait préétabli un programme pour chaque intervenant et que l’on risquait sa vie si l’on dérogeait au protocole ? Quel public aurait pu siffler à Moscou, en 1953, les funérailles de Staline sans risquer de se retrouver immédiatement au goulag ? Par ailleurs, il faut préciser que l’on a demandé à Richter de jouer le deuxième mouvement de la sonate Pathétique de Beethoven et non une Fugue de Bach…

En réalité, au début du mois de mars 1953, Richter se produit en tournée à Tbilissi, en Géorgie, lorsqu’un télégramme de Moscou lui enjoint de rejoindre sur le champ la capitale. Le temps est exécrable et la majeure partie des vols est annulée… Devant l’urgence, on prend la décision de mettre Richter dans un avion cargo… qui transportait des couronnes mortuaires ! C’est ainsi que le pianiste rejoint, totalement épuisé après un éprouvant voyage dans des conditions véritablement épouvantables, la salle des Colonnes, située en face du Kremlin, salle où est exposée la dépouille de Staline. Arrivé à Moscou, Richter apprend par ailleurs que son ami Sergueï Prokofiev est décédé le même jour que le « petit père des peuples », le 5 mars 1953…

Dans la salle, se trouvent déjà le célèbre violoniste David Oïstrakh, la pianiste Tatiana Nikolaeva (futur professeur de Nikolaï Lugansky !), un orchestre symphonique au grand complet et l’illustre chef du Bolshoï Melik-Pashaev, sans oublier le Quatuor Beethoven. Les musiciens ont été littéralement « bouclés » à l’intérieur du bâtiment, sans aucune possibilité de quitter les lieux, pendant les deux jours qu’ont duré les cérémonies officielles !

sviatoslav-richter-photo-gerard-proust.jpgLorsque Richter commence à répéter, il se rend compte que les pédales du « misérable piano » (selon ses propres termes) ne fonctionnaient pas. Il demande alors à un musicien de l’orchestre quelques épaisses partitions pour pouvoir les caler sous les pédales… Pendant qu’il entreprend, accroupi sous le piano, ces quelques « réparations » sommaires, le service d’ordre, posté dans les galeries, se met à courir : les policiers ont cru que Richter essayait de placer une bombe ! Ce fut donc le seul véritable « incident » à se produire lors de ces tristement célèbres funérailles qui ont coûté la vie à plusieurs personnes piétinées à mort par la foule…

Ne soyons pas trop durs avec les critiques musicaux occidentaux : certaines affirmations concernant Richter correspondent quand même à la réalité ! Le célèbre pianiste russe était en effet quasiment autodidacte... Choyé par sa famille, il a eu, selon ses propres mots, une enfance heureuse jusqu’à l’âge de onze ans, prenant quelques cours de piano avec son père, écrivant des pièces et composant de la musique… C’est alors que survient la période la plus terrible de sa jeunesse - l’école. « Je détestais l’école », confie Richter, « aujourd’hui encore son souvenir me fait frissonner ! Tout me répugnait, et d’abord le fait qu’elle soit obligatoire ! Il est vrai que je ne faisais rien… et que j’étais très paresseux ! » A quinze ans, Richter quitte définitivement l’école et devient pianiste accompagnateur au « Palais des Marins » d’Odessa, avant de rejoindre l’Opéra de la ville, où il exercera ses talents pendant plusieurs années. « L’opéra en somme fit l’essentiel de mon éducation ! », aimait-il à répéter.

 
< Prev   Next >

Festival International de Colmar 8, rue Kléber - F-68000 COLMAR
Tél.: +00 33 (0)3 89 20 68 97 - Fax: +00 33 (0)3 89 41 34 13 -
infofestival@ot-colmar.fr
Mentions légales | Crédits | Conditions de vente